Alors voilà, comme toute université qui soigne son image, l'UCL a une Debating Society, un groupe d'étudiants qui débattent entre eux, et contre d'autres clubs lors de compétitions.

Mais attention, il s'agit pas de se lancer dans des discours-fleuves, de couper son contradicteur en parlant plus fort que lui ou de donner dans l'ad hominem. Pour éviter ça, et pour se donner un genre nous-sommes-les-politiciens-de-demain-attention-mes-dents-raclent-la-moquette, ces clubs ont repris le protocole de certains débats parlementaires. Ca donne un cadre extrêmement formel (et assez déroutant pour un adepte de la discussion à bâtons rompus comme moi) dont voici les règles, avec plein de bouts de folklore dedans.

D'abord, la motion. C'est le sujet du débat, toujours introduit par la formule «This House Believes that...» (the House symbolisant la majorité à la Chambre des Communes -House of Commons, l'Assemblée nationale britannique). Motion d'aujourd'hui : This House Believes that Abortion is Murder, «avorter c'est assassiner».
Chaque équipe a entre 10 et 15 min pour préparer ses arguments... Et sa stratégie, puisque les discours de chacun doivent se compléter efficacement. De chaque côté de la table, les deux camps, Prop et Opp, partisans et opposants. Chaque camp est divisé en deux équipes de deux orateurs, aux rôles légèrement différents. Chaque orateur a 5 minutes de parole, dont la première et la dernière sont «protégées», c'est-à-dire que le camp opposé ne peut pas poser de questions pendant l'introduction et la conclusion.
D'abord le First Prop prend la parole, définit la question et annonce pourquoi il faut soutenir la motion. De préférence en trois points, la rhétorique est la même des deux côtés des effets de manche de la Manche.
Puis le First Opp entre en piste, et attaque les arguments précédents, et annonce la ligne de son camp.
Vient le tour du deuxième orateur de l'équipe First Prop, puis le deuxième de l'équipe First Opp. L'un et l'autre démontent les arguments opposés et démontrent la supériorité des leurs...
Puis vient le tour du «bout de table» (parce qu'on est assis par ordre de passage). Comme les arguments fondamentaux sont censés avoir été déjà bien utilisés au cours des 4 premiers discours, les premiers orateurs des équipes Second Prop et Second Opp sont chargé d'élargir le débat, en apportant une perspective qui renouvelle leurs position.
Enfin les deuxième orateurs de ces équipes font un résumé du débat. Ils retracent l'historique des arguments échangés et en concluent en toute bonne foi que leur camp a été le meilleur. Bien sûr. :-$ Ils ne sont pas censés apporter d'élément nouveau au débat.

Au début et à la fin de chaque discours, le juge introduit et remercie avec une formule rituelle, et tout le monde applaudit.
Quand l'orateur n'est pas «protégé», le côté adverse peut à tout moment se lever en demandant un «Point of Interest» pour poser une courte question, de préférence fermée, à l'orateur, ou un «Point of Clarification» pour rappeler une définition ou invalider une assertion un peu rapide. L'orateur peut choisir s'il accepte l'interruption ou non. Qu'il ait la magnanimité de laisser s'exprimer ses contradicteurs sur son temps de parole, ou qu'il ignore les tentatives d'obstruction désespérées des rageux d'en face, dans tous les cas il faut qu'il réponde avec classe et force gestes éloquents à ces demandes.

A la fin du débat tout le monde sort et les juges, qui surveillent la montre et sanctionnent le hors-sujet, préparent une critique générale du débat. Trois critères : l'aisance du style, le travail d'équipe, et le choix des arguments (quand même). Ils élisent enfin l'équipe gagnante en fonction de ça.

Bon, pour illustrer ça, j'ai essayé de te trouver une vidéo, mais c'est pas facile... J'ai quand même ça, un débat international sur le modèle britannique. C'est un peu long, mais se balader d'un moment à l'autre suffit à se faire une idée de l'ambiance.


Donc ça c'est les Debating Workshops du jeudi, mais le club propose aussi, les lundis, des débats sur un modèle un peu différent, laissant un temps de parole important à des personnalités politiques invitées. Dans chaque camp, un député et un étudiant, sur des sujets d'actualité. Je suis allé aux débats sur l'entrée de la Turquie dans l'UE et la vidéo-surveillance au Royaume-Uni.
C'est marrant d'avoir des points de vue différents sur les positions françaises (tous les anti-Turquie européenne font de Sarkozy leur chef de file), et de voir comment les frontières idéologiques sont différentes d'un pays à l'autre. Par exemple les Conservateurs britanniques sont bien plus au taquet sur les libertés individuelles que la droite française, et l'anarcho-capitalisme est pas si rare que ça ici.
C'est moins marrant de voir qu'ici comme ailleurs la xénophobie éprouve le besoin de se travestir sous «l'incompatibilité culturelle», et que des règles formelles empêchent pas de noyer l'absence d'arguments sous un flot de jeux de procès d'intention faciles et d'humour à deux balles.

Pour la vidéo-surveillance, j'en reparlerai bientôt, parce que ça vaut le coup d'en faire un billet à part.

Dans l'ensemble j'aime beaucoup ces débats, parce qu'avec ce système très cadré on peut débattre pour de vrai avec des inconnus tout en restant dans une atmosphère ludique très sympa, et puis ça me force à parler de façon bien intelligible (en trois points dans un temps imparti, il y a un petit arrière-goût de colle d'éco ;-) ).
En fait la première fois j'y allais juste pour voir, mais ils m'ont forcé à participer, du coup je me suis jeté à l'eau, et j'y retourne toutes les semaines.